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La Bonnet Plume prend sa source dans les monts Mackenzie. Comme la plupart des rivières au Canada, l'hydravion est le
seul moyen d'y accéder. Nous arrivons de nuit à Mayo, point de départ de l'hydravion. Ce village déserté des touristes depuis déjà deux semaines, se referme sur lui-même. Nous plantons nos tentes en face de
l'embarcadère. La saison est exceptionnellement en avance, nous ne sommes que début septembre et l'été indien est déjà achevé. Seules les couleurs sont restées. Nous nous réveillons après une nuit très fraîche. Nous avons juste eu le temps de décharger l'hydravion, que Tim nous salue et s'en va. L'hydravion, à vide,
décolle très rapidement. Le bruit de ses deux hélices s'éloigne et disparaît. Ça y est ! Nous voilà à pied d'œuvre. Les choses sérieuses commencent alors. La rivière s'encaisse subitement et nous arrivons sur les premiers rapides. Le soir, j'effectue une série de cache-cache avec un lagopède. Il accepte finalement de se laisser approcher. Le premier gros affluent éclaircit l'eau et la rend transparente. Les rapides sont courts et espacés les uns des autres, nous laissant le temps d'admirer les paysages qui nous entourent. La difficulté des rapides est augmentée par le peu d'eau. Nous entrons dans une zone de rapides dont la difficulté croît à mesure que nous avançons. La dernière portion nous est fatale. Elle consistait en une chute d'un bon mètre cinquante couplée à une vague qui se rabat sur le côté. Nous nous retournons. Je sors la tête de l'eau et m'aperçois que nous avions oublié d'attacher deux de nos sacs. Le premier contient la moitié de la nourriture et le second, le matériel d'entretien de notre embarcation. Le canoë étant dans un contre courant, je pars à la nage et récupère le bidon de nourriture. Elsa quand à elle, nage vers l'autre sac sans parvenir à s'en saisir. A peine arrivé sur la rive, je repars ramener le canoë. Alain, plus timoré, s'était arrêté en amont pour repérer le passage. Après avoir observé qu'il s'agissait d'un classe III+, il décide d'effectuer un portage. Nous repartons pour un peu moins d'un kilomètre et nous arrêtons au tout début d'un canyon qui débute par un classe IV. Le portage s'impose. Ce dernier est éprouvant. Nous retrouvons une autre série de rapides quelque kilomètres plus loin. Après avoir franchi un bon classe III, Elsa et moi nous arrêtons pour aller repérer les rapides à venir. Je monte sur les falaises et regarde les cinq cents mètres suivants. Il n'y a aucune difficulté. Je m'apprête à retourner au canoë lorsque je vois un sac appartenant à Alain flotter. Je cherche un passage et descends jusqu'à la rivière. Je me sépare de mon gilet de sauvetage et pars à la nage récupérer le sac. Bilan de cette baignade forcée, je me suis ouvert le genou sur près de deux centimètres. Mon pantalon est maculé de sang et, par réaction au traumatisme, je fais un épanchement de synovie. En remontant, j'imagine qu'Alain a dû se retourner. Il en est tout autrement, son canoë se trouve plié en deux, coincé contre un rocher, sous une vague. Fort de notre expérience, Alain avait attaché tous les sacs à l'exception du sac qui lui servait de siège. Je pars lui donner un coup de main pour sortir son canoë. Nous passons l'après-midi à le réparer après avoir même envisagé de construire un radeau au cas où les réparations ne tiendraient pas. Les montagnes environnantes sont magnifiques. Les sommets sont enneigés et plus bas, les couleurs, rouge, jaune, verte, s'harmonisent. Régulièrement, il neige la nuit. Abaissant ainsi la ligne de blanc à une centaine de mètres au dessus de nous. Les traces d'orignaux, de caribous et de loup sont très nombreuses. Un matin couvert, au moment de partir, nous voyons deux caribous sur l'autre rive. Ils ne nous ont pas entendus. Nous arrêtons les préparatifs pour les observer. Ces caribous ne migrent pas, ils restent toute l'année dans ces montagnes. Quinze minutes après avoir embarqué nous avançons droit sur un grizzly. Ce dernier remontait la rivière. Le vent nous venant de face, il ne nous avait ni senti ni entendu. Le courant nous pousse droit sur lui. Jugeant d'un danger, notre ours fait une charge d'intimidation. Il se met à l'eau, s'avance vers nous et au milieu de la rivière se dresse. Voyant que nous ne faisions que passer (nous sommes déjà en aval de lui), il fait demi-tour puis peu de temps après s'enfuit en courant. Nous arrivons peu après au second et dernier gros rapide de la rivière. Il s'agit d'un classe V précédé d'un classe IV. Nous effectuons notre deuxième et dernier portage. Celui-ci est beaucoup plus court et moins éprouvant. Nous évoluons ensuite dans un splendide canyon. Nous ne devons pas relâcher notre attention car les rapides se suivent de près. La nuit, nous entendons régulièrement tomber les flocons sur la tente. Une nuit, un petit rongeur est venu à plusieurs reprises profiter de la chaleur de la tente
semble-t-il. Au réveil les montagnes sont saupoudrées de neige. Il fait froid et la neige est très basse. Le lendemain, sur la rive droite nous découvrons une cabane et rencontrons Lucie sa propriétaire. Elle a une soixantaine d'année et tient un camp de chasse. Les deux
guides ainsi que les chasseurs sont partis à cheval ce matin. Lucie nous offre un café. Dehors, deux trophées d'orignaux sèchent. Ces chasseurs autrichiens ne ramènent
que le crâne nu avec les bois. A coté, les carcasses sont recouvertes d'une bâche et attendent la venue de l'hydravion pour être évacuées. Nous quittons rapidement
Lucie car nous ne voulons pas être pris par les glaces et avons encore beaucoup de chemin. A chaque virage, la rivière agresse les rives boueuses. L'eau se charge de plus en plus de terre. A mesure que nous arrivons près de la Peel, les eaux se divisent, se croisent. La rivière cherche son lit. Nous progressons au
milieu d'une forêt inondée. Alain a du mal à diriger son canoë et passe au pied d'un groupe d'arbustes, se couche pour éviter les branches basses et manque de perdre sa pagaye. Plus loin, la forêt devient plus dense. L'eau,
emportée dans son élan, ne suit pas toujours les méandres et s'enfonce à travers la forêt. Une erreur dans les manœuvres et ce serait la catastrophe. Il faut agir vite. Je dois lire la rivière au loin pour déterminer le cheminement
général en analysant les différences de flux et, manœuvrer le canoë pour éviter les obstacles - un tronc d'arbre immergé, un arbre couché, une chicane… Nous devons également ne pas prendre trop d'avance. Soudain, Alain
n'arrive pas à redresser son canoë. Nous l'entendons crier. J'ai à peine de temps de me retourner que je le vois s'échouer violemment sur la rive. Peu de temps après être reparti, nous sortons de la forêt inondée. Nous
progressons ensuite tranquillement jusqu'à la Peel. La rivière prend alors des airs de fleuve avec plus de trois cents mètres de large. Nous observons un orignal sur la rive opposée. La connaissance des lieux l'amène à
traverser en ayant toujours pied. Le courant ne le gène guère. Avant de sortir de l'eau, il se secoue, puis disparaît dans la forêt. Nous remontons la rivière en tirant nos canoës. Nous croisons ses traces et établissons
notre camp, une centaine de mètres plus loin. Nous partons nous dégourdir les jambes après nous être confortablement installés. Lors de notre balade, un bruit inhabituel attire mon attention. Ne voyant rien, nous nous armons de bouts de
bois. Au camp, à la fin du repas, le bruit réapparaît, puis se rapproche. Finalement, une grosse masse sort de la forêt. Il s'agit de l'orignal mâle que nous avions vu traverser quelques heures auparavant. Ses bois, de près de
deux mètres d'envergure, sont magnifiques. Il nous fait remarquer que nous sommes sur son territoire. La nuit tombe lentement et il continue à nous montrer son mécontentement. Rien à faire, il ne veut pas capituler.
Nous avons essayé en vain le feu de bois, le bruit, la lampe torche. Nous sommes sur nos gardes avec les fusées de détresse, la bombe anti-ours, les pagayes pour taper sur le museau. Ne trouvant pas l'endroit sûr, nous nous réfugions
sur un amas de troncs charriés par les eaux lors de la débâcle. Il fait maintenant nuit noire et cela fait déjà une heure que nous sommes sur notre perchoir et nous continuons à l'entendre quand brutalement des bruits secs
retentissent. Ce sont des branches qui cèdent. L'orignal s'en va, nous libérant par la même occasion. Nous retournons alors à nos tentes. Je passe la nuit à faire le guet. Elsa sursaute à chaque fois qu'une feuille tombe sur
la tente. Au réveil, nous voyons traverser une orignal et son petit. Nous comprenons alors pourquoi l'orignal était aussi nerveux la veille. Il avait repéré la femelle et l'appelait. Nous profitons d'une journée repos pour nous promener et observer les signes annonciateurs de l'hiver. Dans les bras secs, il reste de petits lacs. Ils sont recouverts en grande partie d'une fine pellicule de glace qui ne fond plus. Autour de celles là, dans la boue, nous relevons un très grand nombre d'empreintes. On y reconnaît l'ours qui suit ou précède le loup, l'orignal qui a traversé le lac, les caribous et les oiseaux. Les plantes sont couvertes de cristaux. Tout ces signes nous rappellent que l'hiver s'installe et que nous devons poursuivre notre descente. Nous entrons alors dans le magnifique canyon de la Peel. Les cascades sont différentes les unes des autres, que ce soit par leur débit ou par leur trajectoire. Les roches sont très riches en couleurs. Certaines sont jaunes clairs ou or, d'autres rouges et d'autres associent le jaune et le bleu. Ce canyon est impressionnant par sa puissance. On y trouve des troncs couchés à quatre-cinq mètres de haut. Ils ont été amenés par les eaux lors de la débâcle. Nous découvrons un immense chantier de castor au confluent de la Peel et de la Snake. Quasiment tous les arbres ont été rongés. A en juger les copeaux de bois, ce chantier est récent et date tout au plus du début de la saison.
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