présentation des régions

Récit d'aventure : Traversée de l'île d'Ellesmere en solitaire

Nunavut - Canada
-------------------------------------------

Ellesmere est l'île la plus septentrionale du Canada. Elle faisait parti des territoires du Nord-Ouest jusqu'au 1er Avril 1999, date à laquelle les territoires du Nunavut ont été créés.

Derniers préparatifs avant le grand départ

Après des mois de préparatif le grand jour arrive. Je décolle enfin pour le grand nord Canadien, direction Grise Fjord, le seul village de l'île d'Ellesmere : 175 habitants. J'arrive à pied d'œuvre après 5 jours de voyage ! Ici le vent est faible, le ciel bleu et le soleil brille sans toutefois réchauffer l'atmosphère. Il fait -37°C. J'ai quinze jours pour m'acclimater, contrôler à nouveau tout le matériel et partager avec les Inuit des parties de chasse et les cérémonies du Nunavut (1). Jour après jour, je rallonge la durée de mes sorties et tente de trouver une méthode pour dormir sous la tente. Il y fait -40°C et le froid me réveille après 3 heures de sommeil. J'ai alors du givre sur les cils et l'impression d'avoir les globes oculaires gelés.
Je pars avec Charly, Meeka, sa femme, et Lisa, leur fille, pêcher l'omble chevalier. Nous installons la tente sur un lac gelé. A l'intérieur, nous mettons en route le poêle. La température est alors voisine de zéro. Afin de pouvoir pêcher confortablement, nous creusons un trou dans la glace à l'intérieur de la tente et nous installons un tabouret. Nous accrochons un hameçon au bout d'un fil. Voilà nous sommes prêts. Je laisse tomber l'hameçon dans l'eau, le mets en mouvement par des gestes lents et verticaux. Cinq minutes plus tard, je vois un omble chevalier s'approcher. Dès qu'il mord il faut aller vite, ferrer et remonter la ligne le plus rapidement possible. L'omble chevalier est de la famille du saumon. Il passe l'hiver en eau douce et l'été en mer. Sa chair est rose, tendre et délicieuse.
Depuis le 1er avril et ce pendant 4 jours, nous célébrons la création du territoire du Nunavut. Après discours officiels, chants traditionnels et lever de drapeau j'assiste à une compétition de chasse au phoque, de tannage de peau de phoque, à une course à moto neige. Nous partons pique-niquer à 10km du village. Tout le monde a fait le voyage. Je participe au lancer de harpon, à la course de ski de fond, à la course de vélo et au match de base-ball - difficile de courir et de tenir une batte de base-ball à main nue par -40°C !
Pour clore cet événement, nous nous retrouvons autour d'un banquet ; les plats sont à base d'ours polaire, de caribou, de bœuf musqué…
Pas d'angoisse, je me sens prêt pour la grande traversée : demain, j'attaque la traversée de l'île d'Ellesmere. On m'offre une peau de caribou à utiliser comme matelas…

(1) : Le Nunavut, " Notre Pays " en Inuktitut est un des territoires du Canada créé le 1er avril 1999. Le Nunavut, c'est la constitution officielle d'un gouvernement autonome regroupant les Inuit de la province des Territoires du Nord-Ouest.

Vivre par -40°C !

Les sept premiers jours, il fait très froid. Toutes les " nuits " la température sous tente est de -38°C et le jour, elle ne dépasse pas -25°C. Je parle de " nuit " car le jour est quasi permanent. Ces très faibles températures rendent difficiles l'allumage du réchaud ; le point éclair est à -18°C. Le passage soleil / zone d'ombre est un véritable choc thermique. Manger une barre de céréale, boire un verre ou prendre une photo et mes doigts sont gelés. Je mets ensuite près d'une demi-heure pour retrouver des sensations dans les dernières phalanges. Cette semaine s'est plutôt passée sous le signe de la survie.
A peine ai-je quitté le Fjord et posé les pieds sur terre que je vois au loin un lièvre. C'était de bon augure mais ce fut le seul de la semaine. En revanche, les traces d'ours polaires sont nombreuses. Il s'agit d'une femelle et de ses deux oursons. Les empreintes sont fraîches. La mère vient de quitter l'endroit où elle a mis bas et se dirige vers le Fjord pour partir chasser les phoques. Je longe ses traces sur plus de vingt kilomètres.
Ma progression est difficile et la pulka chargée de 110 kilogrammes ne facilite pas mon avancée; il me faut gravir un col à 700 mètres d'altitude.
Une fois le col franchi, je me sens pousser des ailes, l'horizon est dégagé, le soleil est à nouveau très présent. Je vois alors au loin mes premiers bœufs musqués. Je retrouve également beaucoup de traces d'ours polaire mais sans jamais en rencontrer.
Sous mes skis, la colle de mes peaux de phoque tient très mal. J'attends avec impatience d'arriver dans l'unique cabane du parcours pour la faire chauffer et rectifier le tir.
J'arrive à la cabane de Sor Fjord. Je mets le réchaud en route et très vite la température arrive aux alentours de 0°C. Quelle chaleur ! Je suis en T-shirt.
Ce n'est que vers 23 heures que je finis par m'endormir.
Ma nuit a été très courte. Je suis réveillé à minuit et demi par Annie et Larry qui viennent d'effectuer 12 heures de motoneige. La température a chuté à -7C° Ils mettent le poêle en route, dînent, et très vite, la température remonte à … +10°C. Larry est un ronfleur de première. A partir de 2 heures du matin, je ne ferme plus du tout l'œil. Au réveil nous discutons. Puis, je reconditionne tout dans la pulka et repars en milieu d'après midi.

Bloqué sous la tente pour cause de tempête de vent

La seconde semaine est placée sous le signe des tempêtes de vents. Est ce le signe de l'arrivée du printemps ?
Quatre heures seulement après avoir quitté la cabane, le vent se lève. Il vient me rafraîchir le visage de ¾ droite. La neige court au sol. A mesure que le temps passe, l'intensité du vent augmente. La chaleur dégagée en skiant n'arrive même plus à me réchauffer. Je plante la tente sur la banquise, sur la glace vive, et m'y réfugie. Le changement est saisissant. A l'intérieur, c'est le calme. Le vent courbe les arceaux de la tente. Il me reste qu'à espérer qu'ils tiendront le choc. Aux abords de la tente, pas de neige. Je ne peux donc ni boire ni manger de plats chauds. Il ne me reste plus qu'à me contenter de mes barres de céréales. Le temps passe et le vent ne faiblit pas. Après 27 heures sous la tente, le calme semble revenu. Est ce une réalité, de l'auto persuasion ou une accalmie temporaire ? Sûrement un peu des trois. Après 30 heures, je ne tiens plus en place et je décide de repartir. Le vent est glacial mais qu'il est bon de se retrouver sur des skis.
La température remonte jusqu'à -25°C. Cependant le vent la fait chuter et m'interdit toute pause.
Je traverse le fjord de Vendom et touche à nouveau la terre. Les vents ont tout balayé. Le manque de neige ralentit ma progression et me contraint à faire des détours. Quand ce n'est plus possible, je déchausse, marche sur des lits de cailloux en espérant que la pulka ne sera pas trop endommagée.
Le lit de la rivière, encaissé d'environ 5 mètres, est très sinueux et je traverse alternativement des zones sans neige, des passages sur cailloux puis des amas de poudreuse où je m'enfonce jusqu'aux genoux.
Je rencontre mes premières grosses hardes de bœufs musqués. Lorsqu'ils sont en alerte, ils se déplacent tous ensemble. Je suis impressionné par leur talent de montagnard. Quelle que soit la pente, ils la gravissent. En effet dès qu'ils se sentent en danger, ils préfèrent prendre de l'altitude pour dominer leur " agresseur ".
Je passe ensuite un col. Les conditions climatiques difficiles m'usent. Mon tendon d'Achille a doublé de volume. A froid, la première demi-heure est extrêmement douloureuse puis une fois chaud la douleur s'estompe.
Mon moral est au beau fixe car je longe ma première piste de loup. Les empreintes sont énormes. La déception vient peu de temps après lorsque je constate que ma pulka a énormément souffert des passages sur les cailloux. Elle est fendue sur une vingtaine de centimètres. A l'aide de scotch je tente de la réparer.
Je passe dans des gorges où la glace est vive. A plusieurs reprise je chute sans gravité.
Je passe un nouveau col sans m'en rendre compte car je suis dans le white out complet. Je ne vois plus que du blanc et ne perçois même pas le relief à mes pieds. A chaque pas, c'est l'inconnu et je ne sais pas si je monte ou descends. Le vent revient, devient plus intense, des bourrasques de neige me giflent le visage. Je ne vois plus rien, je ne suis pourtant qu'à quelques centaines de mètres du fjord et suis contraint de me réfugier sous la tente pour me réchauffer.

Drôle de rencontre pour une galère.

Ce n'est que douze heures plus tard que la tempête se calme. Je peux alors repartir. Le fjord est juste devant moi et en moins d'une heure j'y parviens.
Sur la glace, les empreintes de loups et renards sont très nombreuses.
Le fjord de Strathcona est énorme. Au milieu, se trouvent bloqués de gigantesques icebergs pouvant atteindre des centaines de mètres de long. Ces blocs de glace ne pourront à nouveau voguer au gré des marées qu'après la débâcle de la banquise. Dans ces régions les fjords ne sont jamais totalement libres de banquise et les icebergs peuvent mettre plusieurs années pour rejoindre la mer.
Je suis sur la banquise depuis une bonne heure et je sens une présence. Je regarde attentivement autour de moi et je finis par voir un renard trottiner. Cette petite boule de poils blancs se confond tellement bien avec la banquise que rapidement je la perds de vue. Mais que peut bien chercher ce renard ! Je sais qu'ils accompagnent souvent les ours polaires pour profiter des restes des repas de ces derniers. Fatigué mais heureux d'avoir fait cette rencontre, je m'assois sur la pulka et je mange une tablette de chocolat. Au moment de repartir je sens à nouveau cette présence. J'aperçois alors à une cinquantaine de mètres un renard sortir d'un trou sur la banquise. Armé de mon appareil photo je tente de m'en approcher. Régulièrement, le renard s'engouffre dans le trou. Je choisis donc ces moments là pour m'approcher en essayant de faire le moins de bruit possible car sur la glace tous les bruits résonnent. A force d'efforts et de patience, je m'en approche à une quinzaine de mètres. Je comprends enfin la raison de sa présence. Fin avril, c'est la période où les blanchons (bébés phoques) naissent. Les mères phoques cherchent de petites poches d'air à l'intérieur de la banquise pour mettre bas. Les blanchons ne savent pas nager à la naissance. Dès que les renards ont senti la présence d'un blanchon, ils tentent de trouver des fissures et creusent pour l'atteindre. Ainsi, mon renard ressort régulièrement de la banquise avec les babines de plus en plus maculées de sang. Cette nourriture lui permettra de se subvenir à ses besoins durant une semaine.
Je mets près de deux journées pour traverser le fjord et remonte un petit cours d'eau. Le lit de ce dernier est encaissé d'environ quatre mètres. La neige s'y est accumulée. L'enfer commence. Malgré mes skis, je m'enfonce jusqu'aux genoux. Parfois, je suis contraint d'abandonner la pulka pour " damer " la poudreuse et ensuite refaire le même trajet en tirant la pulka. Mes rations alimentaires commencent à être juste et dès midi mon corps est en glycogenèse jusqu'à la fin de journée. Epuisé, je cherche un endroit où il y a peu de neige pour planter ma tente.
Le lendemain, je retrouve à nouveau la poudreuse. Cette marche m'épuise. A midi j'ai déjà consommé tous mes vivres pour la journée ! Après avoir passé un col, je commence une descente. La poudreuse rend ma progression difficile et me demande de nombreux efforts.
Plus loin, je retrouve la banquise. Enfin un terrain dur. Je progresse rapidement. Je plante la tente à 5 kilomètres de la prochaine vallée. Il n'y a pas de vent et le soleil, bas comme à son habitude, est magnifique. Après avoir monté la tente, je m'y engouffre et prépare mon dîner. Soudain, une ombre se dessine sur les parois de la tente ! Mon inquiétude se mue rapidement en angoisse. Je pense bien évidemment à un ours polaire car je suis sur leur territoire. N'étant pas armé, je saisis les fusées de détresse et la bombe anti-ours. Je parle le plus fort possible pour éloigner l'animal et me rassurer. J'ouvre " lentement " la fermeture éclair de la tente. Miracle ! Ce n'est qu'un loup. Il se tient à deux mètres de moi. C'est un instant magique. L'animal s'éloigne tranquillement pendant que je fonce vers ma pulka pour attraper mes appareils photos. Je cherche à capter son attention en sifflant mais il continue et va rejoindre sa compagne qui a observé la scène à 150 mètres de distance.
Après la banquise je retrouve la terre et la poudreuse. Toujours les mêmes difficultés…
Plus loin, les gorges se resserrent. J'arrive dans un endroit large d'une dizaine de mètres, au pied de falaises de cinq-six mètres de haut. Entre les parois, ce n'est qu'un dédale de blocs de pierres et entre les pierres, un mètre de poudreuse. Je ne peux plus passer. Je dois retirer mes skis, défaire le harnais, vider la pulka et effectuer des aller/retour. J'ai ainsi réalisé un record : 300 mètres en 3 heures ! Le lit de la rivière est encaissé et le vent me glace les os.
Ensuite, la nature se fait moins sévère. La poudreuse est toujours là mais en plus faible quantité. Je progresse plus aisément. Je passe le col et descends vers le fjord de Cañon.

L'avion ne viendra pas

Le fjord de Cañon est au moins deux fois plus large que le précédent. La vue est dégagée. Le fond du fjord est à plus de 70 kilomètres. Quand les conditions sont bonnes, je vois les montagnes qui le bordent.
Dans 5 jours je dois être ravitaillé. Ma pulka est légère. Je progresse aisément dans ce labyrinthe, même s'il me faut en permanence slalomer. Voilà 25 jours que je suis seul, que le froid m'use. Mes rations alimentaires me semblent être de plus en plus faibles. Heureusement que les températures sont remontées et qu'il ne fait plus que -20°C. J'ai alors besoin de moins de calories pour lutter contre le froid.
Après deux jours de marche sur le fjord, je découvre un phoque lézardant au soleil. Les phoques, hors de l'eau sont très craintifs. Je suis encore à plus de quarante mètres de lui lorsqu'il se sauve et disparaît par le trou de respiration.
Le temps est couvert. Le plafond nuageux se situe à environ 20 mètres d'altitude. Des montagnes, je ne vois que leurs bases. A mesure que j'avance le brouillard me rattrape. A présent mon champ de vision se réduit à une bulle de vingt mètres de rayon.
A proximité de l'intersection entre les fjords de Cañon et de Greely la banquise est très travaillée. La progression en est d'autant plus difficile. A la pointe, il y a un cairn que j'atteint. Déception ! Autour, des bidons d'essence, des batteries désossées ! Cela faisait longtemps que je n'avais rencontré des signes de la présence de l'homme.
Je repars sur la banquise et installe la tente près d'un iceberg. Demain, j'appelle First Air pour convenir du rendez vous pour le ravitaillement. Toute la nuit, j'entends des craquements. Ce sont les mouvements de la banquise et de l'iceberg sous l'action des marées.
Catastrophe ! First Air m'annonce qu'ils ne viendront pas. L'explication est simple : le coût du ravitaillement est de 48 000 fr. J'avais envisagé de partager ces frais avec une autre expédition et ne payer que 5 000 fr. Or cette expédition n'aura pas lieu. Pour mon ravitaillement il me manque donc 43 000 fr ! Je n'ai pas cet argent et ne peux donc me faire ravitailler. Je fais un rapide inventaire. Il me reste 3 jours de nourriture et je suis à 600 km de Grise Fjord le village le plus proche ! Dans le nord de l'île, il y a un parc naturel où se trouve également un bidon de survie contenant, paraît-il, quelques jours de nourriture. Ce bidon se trouve à 200 km ! Jusqu'à présent sur 30 jours j'ai effectué quotidiennement en moyenne 20 kilomètres. A ce rythme là il me faudrait 10 jours pour atteindre le bidon. Je décide donc de diviser mes rations en 8. De rage, je repars sur le champ.
Je pense alors à la mésaventure de l'expédition de Greely lors de sa présence sur l'île entre 1881 et 1884. L'expédition est arrivée en 1881. Elle a établit ses quartiers à Fort Conger. De nombreuses missions de reconnaissance en sont parties. Toutes avaient pour objet de cartographier la région ou de trouver un passage pour atteindre le Pôle Nord Géographique. A la fin de l'été 1882, le bateau ravitailleur n'était toujours pas arrivé. Les glaces ont eu raison du navire. Le groupe s'est alors préparé à vivre sur place un second hiver. Mi-août 1883, le second bateau ravitailleur n'était toujours pas arrivé. Le groupe manquait cruellement de tout. Greely décida donc que le mieux était de partir vers le sud en direction du Cap Sabine. Là il était prévu qu'un bateau les attendrait ou qu'il laisserait des vivres en attendant de revenir l'année suivante. Arrivés au cap Sabine, pas de bateau. En revanche, à l'intérieur d'un cairn se trouve un message leur indiquant que le bateau était bien passé. Démunis, ils passent l'hiver sous des peaux de bêtes. Ils décéderont les uns après les autres. A l'été 1884, le bateau ne retrouvera que 6 survivants sur les 25 membres de l'expédition.

Pour mettre toutes les chances de mon côté, je ski désormais douze à treize heures par jour. Etant largement sous-alimenté, j'ai froid en permanence. Je maigris à vue d'œil. Une tempête arrive et je n'ai plus de visibilité. En temps normal je pense que je ne serais pas sorti. Mais là, je n'ai pas le choix. Pour m'orienter, j'utilise la direction du vent. Il ne fait que -15°C et j'ai beaucoup plus froid que par -40°C.
Je suis sur quarante kilomètres d'énormes traces d'ours qui se dirigent droit sur le fond du Fjord. Après six jours et demi d'effort constant, j'aperçois au loin un baraquement. Au pied de celui-ci doit se trouver le bidon de nourriture. Je décide de poursuivre et de ne m'arrêter qu'une fois le but atteint.
Epuisé, j'atteins ce baraquement. J'entre et découvre riz, flocons d'avoine, rations militaires périmées comportant du miel, des biscuits, du beurre de cacahuète… Je dévore deux biscuits couverts de beurre. Je sors mon sac de couchage, le déplie au pied de la table et m'endors instantanément.
Je suis sauvé pour quelque jours…

Nouveau départ

La tempête arrive comme souvent lors des changements de saisons. Ici, il n'y a que deux saisons, 10 mois d'hiver et 2 d'été.
Le vent emporte tout : neige, terre, graines… Il me faut lutter pour rester debout.
Après trois jours de tempête sans répit, les terres sont déneigées et la banquise terreuse. La deuxième phase de mon expédition doit à présent se dérouler à pied, sans skis et sans pulka.
L'absence de nourriture me contraint à ne partir que quelques jours. Je remonte la vallée MacDonald et bifurque pour rejoindre la vallée Lupus. L'absence de neige conforte mon choix de me déplacer à pied. Je coupe ainsi les méandres. J'arrive au pied du gracier Lupus. Ce dernier coupe la vallée en deux et ne laisse qu'un couloir de quatre mètres entre le front du glacier et le flanc opposé de la vallée. Cette falaise de glace ne fait que 5 à 6 mètres de haut mais peut à tout moment s'effondrer. D'énormes cubes de glace en sont les témoins. Je passe " rapidement " et continue mon chemin. Le temps se couvre, le vent se lève. Même en marchant, j'ai froid. Il faut que je pense sérieusement à établir mon campement. Soudain, sorti du brouillard, je vois trois loups à une centaine de mètres. J'ai trop froid pour sortir appareil photo ou caméscope. Je reste immobile et les observe. Glacé, je décide de planter la tente au premier endroit propice. J'ai à peine fini qu'un des loups vient me rendre visite. Il s'agit du mâle dominant. Je suis sur son territoire. Etant maintenant à l'abri du vent, je prends la peine de sortir l'appareil pour lui tirer le portrait. Quelques instants plus tard, il repart en urinant pour encore mieux marquer son territoire.
La tempête me bloque une vingtaine d'heures. A chaque bourrasque, je me demande si la tente, pliée en deux, va résister. Je profite d'une accalmie pour plier bagage et rentrer à Tanquary. Ayant froid et sachant que là bas je serai à l'abri, j'effectue malgré trente kilogrammes dans le sac, les 40 kilomètres dans la journée. Une fois arrivé, je suis tellement épuisé que je déplie le duvet et me couche immédiatement.
Après deux semaines d'attente un avion vient enfin me ravitailler. Je peux désormais envisager l'avenir de façon plus sereine et me consacrer à l'observation de la faune et de la flore.

Le court été Arctique

L'été dure 6 à 8 semaines. La végétation doit donc accomplir son cycle de manière extrêmement rapide. L'éclosion des fleurs se fait en quelques heures. C'est magique ! Après deux mois et demi passés dans un univers blanc et noir, ce sont les couleurs vives qui apparaissent.
En partant du campement du lac Hazen, et après quinze kilomètres, j'arrive au pied de la vallée Henrietta Nesmith. La rivière fait par moment 2 kilomètres de large ! L'eau glacée monte au dessus des genoux mais le courant n'est pas violent. Ensuite, le long du lac se trouve des sites archéologiques matérialisés par des emplacements de tentes.
Je remonte en parallèle de la vallée Lewis. Le terrain est beaucoup plus facile car en pente. Je croise un couple de lagopède. La femelle a achevé sa mue et est parfaitement camouflée. En revanche, le mâle est totalement blanc. Il crie pour attirer mon attention et m'éloigner de la femelle. La raison pour laquelle le mâle est encore présent est que la femelle n'a pas encore pondu. A partir de ce moment là, il la quittera pour se réfugier à la limite de la neige pour mieux se camoufler.
Contrairement au lac Hazen, le lac Lewis n'est pas poissonneux. Des bœufs musqués broutent non loin. En remontant la vallée, il me faut traverser la rivière où le courant est puissant. J'arrive aux pieds des glaciers Charybdis et Scylla. Il me faut passer sur la moraine commune. C'est un bon moment de galère, sous la boue se trouve le glacier.
Le lac suivant, Ekblaw, abrite des champs de pavots arctiques. Je prends un peu de hauteur pour longer le glacier Air Force avant de redescendre dans la vallée suivante. Je découvre des bois fossiles datant de plusieurs millions d'années. A cette époque, l'île d'Ellesmere abritait une forêt subtropicale. L'aire glaciaire arriva et la forêt disparu sous une calotte de glace. De nos jours, le recul des glaciers a pour effet de faire réapparaître ces bois parfaitement conservés.
La vallée Air Force est très large et les bras de la rivière sont nombreux et importants. Les saxifrages et les épilobes jonchent les flancs.
Pour atteindre Tanquary, il faut traverser les rivières des vallées Rollrock et Mac Donald. Il est plus aisé de traverser la première car le delta est large. En revanche, le courant de la seconde est très puissant.
A Tanquary, un peu au dessus du fjord, se trouve d'innombrable sites archéologiques : emplacement de tente, piège à renard, cache de nourriture, mur de chasse.
Cet emplacement est également riche en faune. J'y ai rencontré loups, renards, caribous, bœufs musqués mais aussi plongeon catmarin, bruant des neiges et harelde boréale.